S'il fallait

 

 


 

Et s'il fallait revivre ce passé douloureux
Je n'hésiterais pas et j'irais en cellule
Je repasserais bien mes jours sous la férule
De ces soldats de plomb qui tuent et sont heureux

Je vivrais en cellule le froid me tiraillant
La peur chaque minute qu'on vienne me chercher
Pour l'interrogatoire avant de me coucher
Et les minutes comptent et rallongent le temps

Je vivrais en cellule dans le noir absolu
Sauf un rai de lumière quand on viendra jeter
Ce bout de pain rassis en guise de goûter
On me dira après c'est toi qui l'as voulu

Je vivrais en cellule à deux mètres carrés
Avec au bout des pieds la cuvette à besoins
Qui envoie ces odeurs qu'on sentirait de loin
Et je vis là mes jours au clochard comparé

Je vivrais en cellule attendant chaque instant
Le bruit des cadenas et la porte qui s'ouvre
Et je le subirais dans l'effroi qui me couvre
Et tout ce que j'ai fais je referais pourtant

A l'interrogatoire dans la salle de bains
En plein jour de Noël on me mettra tout nu
Une planche mouillée bien attaché dessus
Le froid glacial qui pique livré comme un larbin

Un fil électrique fixé sur le pénis
Et l'autre sur l'oreille la gégène qui tourne
Et le corps qui se crispe et la mort qu'on ajourne
Le corps qui se tord il faut qu'on le punisse

De vouloir être libre les cris de partout fusent
La bouche étant bouchée par mon tricot de peau
La douleur dans les tripes quand eux jouent du pipeau
Faire souffrir et parler cela ça les amuse

Et le jus comme ils disent traverse tout le corps
Et l'eau coulant à flots monte l'intensité
Et le corps se convulse et perd son entité
Et le jus le travaille et j'entends les "encore"

Le lieutenant arrive et veut des résultats 
Si aucun mot n'est dit la partie continue
Dans un froid si glacial et le corps étant nu
Tous les moyens sont bons en on prend dans le tas

La manivelle tourne et le corps se débat
Ils prennent du plaisir à voir souffrir les tripes
Chaque cellule crie et l'âme qui s'agrippe
A la vie qui s'en va comme un chien qu'on abat

Et quand je suis à bout à un fil du trépas
Le manège s'arrête non par peur de tuer
Car la vie ne vaut rien mais pour accentuer
La peur l'effroi le doute et dire qu'il ne faut pas

Pour la prochaine fois se taire et ne rien dire
Il faut parler parler et tout dire à la fois
Pour sortir sain et sauf car c'est bien cette loi
Qu'on applique à tout homme même s'il doit la maudire

Et quand le corps est flasque qu'il ne peut plus tenir
On le jette en cellule et l'attente commence 
Pour le prochain manège et le temps qui avance
Est pour moi arrêté et je les vois venir

Les séances qui suivent ne se ressemblent pas
Le deux cent vingt fait suite à la gégène
Et le corps est à eux ils n'ont aucune gène 
Et attendent de moi que je fasse un faux pas

Malgré mes dix sept ans je tiens et je résiste
Et cela les énerve il faut qu'ils fassent pire
Je tiens je ne dis rien alors les maux empirent
Tous les moyens sont bons mais mon silence persiste

La baignoire où se noie l'esprit le corps et l'âme
J'y déchire ma peau en voulant respirer
Je me débat je hurle et la peau déchirée
Brûle comme un feu lent et le soldat réclame

Quelques phrases à lui dire quand l'eau qui me retient
Ecrase ma poitrine les yeux exorbités
Ne voient plus où je suis mais comme un entêté
Je ne veux dire mot de ce que je détiens

L'eau de la baignoire est si froide janvier est si glacial
Que je ne ressens rien mes sens anéantis 
Ne me renseignent plus et je suis averti
Que le silence fait s'accentuer le mal

Quand finie la baignoire c'est le psychologique 
Et j'assiste impuissant à une autre torture
Je vois souffrir les autres la prochaine facture 
Je la vois je la sens à des points névralgiques

L'homme en face de moi avait le bras tendu
Et le soldat français lui coulait dans la main
Le plomb rendu liquide j'avais peur pour demain
J'avais compris qu'arriverait mon tour et c'était entendu

Quand on vous fait voir comment les autres souffrent
Pour vous dire que demain ce sera votre tour
Le temps qui passe tue quand on est sans recours
Chaque minute noie chaque instant est un gouffre

Avoir la main qui fume et le plomb qui la troue
Ne pas sortir un mot et laisser le supplice
Avec la mort dans l'âme et boire le calice
Jusqu'à l'ultime goutte et l'homme qu'on écroue

Ne veut que voir sa terre refleurir à ses yeux
Et il retient son souffle du courage à revendre
Et la force de l'âme leur ferait bien comprendre
Qu'on n'est jamais à bout quitte à faire ses adieux

Trois cellules après moi il y avait ma mère
Quand la nuit arrivait je l'entendais me dire
Comment ça va mon fils je l'entendais maudire
De vivre ces journées où tout était amer

Ma mère me demandait si je n'avais pas froid
Si je n'avais pas faim mais elle ne pouvait rien
Elle demandait quand même si j'allais un peu bien
Je lui disais ça va ne craint rien pour moi

Un peu chaque matin on sortait dans la cour
Quand le grand brun tournait dans sa main une corde
C'est que cette nuit-là pas de miséricorde
On va prendre quelqu'un et le temps sera lourd

Quand on a dix sept ans et un si maigre corps
Le corps ne peut tenir quand il reçoit des coups 
Sept bonshommes à la fois et c'est un peu beaucoup
Et les coups pleuvent vite et les coups pleuvent fort

On cogne avec les poings et surtout sur la tête
Les sept hommes à la fois à la besogne ardente
Frappent aussi fort qu'ils peuvent et moi l'agonie lente
Ayant tenu deux heures aussi fort qu'une bête

On cogne avec tout ce qu'on a sous la main
Pour assouvir l'instinct de bête démentielle
La rage à la limite et les rages plurielles
Transformaient tout mon corps en un tour de main

Ne pouvant plus tenir ni assis ni debout
On m'enchaîne à l'anneau sur le sol accroché
Je passe ainsi la nuit sur le ventre couché
Cela m'a rappelé le supplice de la roue

Le lendemain matin les soldats pariaient
Que ce n'était pas moi et que c'était un autre 
Ceux qui me connaissaient voyaient en moi un autre
Et ceux qui m'ont fait ça autour de moi riaient

Mon visage gonflé comme un ballon de foot
Les paupières fermées ne me laissaient pas voir
Ceux qui me connaissaient eux voulaient bien savoir
Ce changement subit et ils avaient du doute 

Alors on leur a dit ce qui s'était passé
On leur a raconté cette maudite nuit
Où deux heures durant les très mauvais ennuis
Qui ont de moi fait ça j'ai failli trépasser

Et quand pleuvent les coups les étoiles filantes
Se bousculent à mes yeux je suis un peu absent
Les murs et le bureau sont déjà pleins de sang
On change de décor et la mine haletante 

Le lieutenant leur dit emmenez-le le voir 
S'il ne le connaît pas ce sera l'aller simple
Et l'homme était couché et moi je le contemple
Il était mon ami et eux voulaient savoir
.
Qu'il était bien leur homme et je l'ai confirmé
Au retour on me mit les menottes aux poignets
On m'attacha au sol sans vouloir me soigner
Et je passais la nuit dans la cage enfermé

Les secondes qui passent vous ne les vivez pas 
Et chacune d'entre elles est une éternité
Chaque pas qu'on entend dit la fatalité
Qu'on va venir me prendre et au bout le trépas

En parlant de torture le corps n'est qu'un chiffon
Une loque vivante qui hurle crie appelle
Et on le fait souffrir parce qu'il était rebelle
C'est ainsi qu'ils ont fait et c'est ainsi qu'ils font

J'ai été torturé je porte encore les traces
Je les porte en mon corps je les porte en mon âme
Cette torture a fait s'accentuer la flamme
Pour cette liberté et pour ceux de ma race

La peur d'entendre un coup et de n'être plus rien
Quand le printemps commence on termine ses jours
Le cour est plein de haine au lieu de plein d'amour
Quand pour vous narguer le tueur va et vient

Le souvenir est là qui renvoie les images
Elles sont encore vivaces ça ne date que d'hier
Pour le prix à payer il n'y a pas plus cher
Ma vie d'adolescent s'annule sans dommage

Il faut du temps pour vivre dix sept ans c'est trop court
A l'âge où sort la fleur quelqu'un vient la couper
Sans raison comme ça et sans aucun respect
Pour cette âme si chère jugement sans recours

J'ai goûté la torture je l'ai vomie de suite
Elle fait de l'homme fier moins qu'une bête errante 
Elle fait du beau visage une mine effrayante
Fait naître la pitié et toute la suite

Vomir est un mot doux dégueuler est plus juste
On dégueule ses tripes et le sang coule aussi
On dégueule sa haine et tout le pain rassis
La liberté se paye et tous les prix sont augustes

La torture physique qui ébranle le corps
La torture morale qui fait naître la peur
Dans le silence noir que remplit la torpeur
Où tous les cauchemars viennent servir de décor

Quand le psychologique travaille le cerveau
Aucune solution ne vient à nos problèmes
Les yeux ébouriffés et le visage blême
Font penser ô mon vieux à d'étranges caveaux

Quand la porte qui s'ouvre laisse voir le balèze 
Le corps est parcouru par d'étranges frissons
Le pas qu'on fait est lourd la tête en déraison
Le cour bat, ralentit, je suis pris de malaise

La torture on en parle on peut toujours parler
La souffrance la vit celui qui tait secret
C'est celui qui se bat la liberté sacrée
Lui fait payer ce prix et il n'a qu'à hurler

Il ne doit pas refaire ce qu'il a déjà fait 
Il n'a qu'à obéir il n'a qu'à se soumettre 
Il n'a pas à lutter et il doit tout admettre
Et vivre sous le joug et doit être parfait

 

 

Mohamed  HAMMOUCHE
12 juin 2004

 

 

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